SFR / Numéricable, en finir avec le patriotisme économique

SFR / Numéricable, en finir avec le patriotisme économique

Si l'argent n'a pas d'odeur, il a visiblement une nationalité : M. Montebourg et Mme Pellerin s'évertuent depuis quelques jours à le faire savoir. La cible : Patrick Drahi, qui a commis un crime de lèse-ministre en emportant la manche pour l'acquisition de SFR, contre l'avis du gouvernement. L'entrepreneur serait coupable de trahison économique pour ne pas vivre en France.

Expatrié ou traitre fiscal, dans la sémantique du gouvernement, la différence est ténue, voire, depuis quelques jours, invisible. Depuis que l'opération SFR a été confirmée, les déclarations se répètent pour laisser entendre que, vivant à l'étranger, M. Drahi aurait nécessairement choisi la fraude fiscale. Le discours utilise des ficelles grossières et il est insultant pour tous les Français qui résident dans un autre pays : s'expatrier, ce n'est pas trahir, ni la France ni Bercy.

Dans le monde contemporain, les lois françaises et internationales permettent encore à chaque citoyen de faire sa vie librement ailleurs dans le monde. L'expatriation connaît de multiples motivations : familiales, professionnelles ou même fiscales. Elles sont aussi légitimes et légales les unes que les autres : ceux qui trichent doivent être punis, mais on ne juge pas l'attachement d'un citoyen français au montant du chèque qu'il envoie au fisc ! Au lieu d'accuser ceux qui s'en vont, le gouvernement devrait s'inspirer de ces pays qui savent attirer les talents et les fortunes.

Le « patriotisme économique " n'est d'ailleurs probablement pas la politique la plus appropriée pour faire venir en France les entrepreneurs et les investisseurs. « L'économie française aux entreprises françaises ! » est un slogan qui fait abstraction de la réalité économique - et qui pose d'ailleurs pour principe non vérifié que les acteurs étrangers sont moins respectables.

Ce discours est un péril pour l'économie française : en présentant comme un scandale que Patrick Drahi ne vive pas en France et en exigeant qu'il s'installe sur le territoire, le gouvernement envoie un très mauvais signal à l'économie mondiale. François Hollande avait pris la peine de rassurer les patrons d'entreprises étrangères dans le pays : exigera-t-il d'elles demain qu'elles installent leurs sièges à Paris ?

Le « patriotisme économique » relève également d'une conception bien étrange de la société. La mémoire populaire enseigne que les rois de France signaient leurs commandements de la formule « car tel est notre bon plaisir ». La politique économique du gouvernement est, visiblement, construite sur le même fondement : quand l'Etat désire, ses sujets économiques devraient s'affairer à le satisfaire pour lui être agréable. Ainsi, certains doivent fournir des « contreparties » à l'argent qu'on ne leur prendra pas, d'autres venir en France pour obtenir un blanc-seing public. Et gare à celui qui ne respecte pas les planifications industrielles !

Le « patriotisme économique » est surtout une gesticulation politique, qui fait perdre beaucoup de crédibilité à notre pays. Comment concilier la position d'aujourd'hui à l'encontre de M. Drahi dont les entreprises ne seraient pas assez françaises, avec les applaudissements d'hier quand le chinois Dongfeng est entré au capital de PSA ?

Avec le « patriotisme économique », le gouvernement livre une bataille vaine et anachronique. Ce qui importe, ce n'est pas où les entreprises et leurs actionnaires sont installés ni où ils paient (dans le respect des lois) le plus d'impôt, ce sont les emplois qu'ils créent, la richesse qu'ils apportent, le dynamisme qu'ils soutiennent. Notre objectif ne devrait pas être le « patriotisme économique " mais, plus concrètement, l'activité économique.

Erwan Le Noan est consultant spécialiste de concurrence.

Op/edu paru dans Les Echos le 19 mars 2014 - LIEN

Photo  Francisco Galarza

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