La guerre des lunettes de Marc Simoncini

La guerre des lunettes de Marc Simoncini

Après avoir lancé, il y a un an, le site de produits optiques Sensee, l'entrepreneur internet Marc Simoncini sort aujourd'hui l'artillerie lourde contre ceux "qui veulent nous empêcher de vendre des lunettes deux fois moins cher" : une étude explosive de 150 pages, radiographie sans précédent de ce marché à 5,7 milliards d'euros, connu pour son opacité et ses prix élevés.

Le franc -tireur de la lunette low cost l'a commandée au cabinet Altermind, fondé par Mathieu Laine, étoile montante du libéralisme, qui, pour prévenir les accusations d'idéologie, passe contrat avec des chercheurs reconnus. En l'occurrence, deux économistes de la prestigieuse École d'Économie de Paris : David Martimort, polytechnicien et agrégé, spécialiste de la théorie des incitations, et Jérôme Pouyet, chargé de recherche au CNRS, prof à Polytechnique, pointu sur la concurrence. L'habile Simoncini, qui a déjà fait fortune avec le site de rencontres Meetic, ne cache pas "vouloir mobiliser l'opinion publique et sensibiliser le pouvoir politique".

Car les économistes émettent de très sérieux "doutes" sur le fonctionnement concurrentiel d'un marché qui concerne six Français sur dix. "Il y a risque de forclusion !", écrivent-ils. Cette pratique consiste pour une firme dominante en amont à profiter de son pouvoir pour rendre le marché aval moins concurrentiel, afin de préserver ses marges, par exemple en empêchant l'entrée dans le jeu de vendeurs prêts à casser les prix. Et cela grâce à toute sorte de pratiques : tarifs discriminants, contraintes techniques, différenciation des produits permettant de mini-monopoles...

"L'effet Free" sur le marché de l'optique

Sur le marché de l'optique, la firme ultradominante, c'est Essilor, qui détient plus de 40% du marché des verres au niveau mondial et 90% du marché français selon l'évaluation des économistes. Côté montures de marque, un géant s'est imposé, l'italien Luxottica, cinq fois plus important que son plus gros concurrent, Saflo, lui-même leader sur le haut de gamme. En aval, on trouve des points de vente au détail très nombreux (11.422 en 2012, une proportion par habitant énorme par rapport à l'étranger), très concentrés (70% appartiennent à cinq groupes) ... et très juteux, avec des marges brutes de 60% !

Pour le Zorro de l'Optique, pas de doute : "Essilor et Saflo refusent de livrer Sensee pour protéger leur chaîne de distributeurs." Le groupe Essilor, lui, avance une justification médicale : la vente à distance n'est pas à même de "garantir une correction efficace pour le patient". Le vendeur en ligne Yves Jacquot de Confortvisuel.com réussit à se fournir chez Essilor, mais il offre des possibilités de rendez-vous physiques avec le client, pour les réglages. Cela dit, Yves Jacquot confirme des difficultés à obtenir certaines gammes de montures chez certains fournisseurs : "On nous met des bâtons dans les roues pour toutes sortes de raisons : pas de vitrines, pas de points de vente... Le refus est toujours oral."

Bien décidé à se faire une place sur le marché des lunettes, alors que Sensee marche déjà bien grâce à la vente de lentilles, Simoncini a entamé des démarches judiciaires pour prouver le "refus de vente" de Saflo. Et n'exclut pas de le faire avec Essilor. Son combat ? "La transparence, qui pourrait faire exploser le business model en place et empêcherait les surprofits des opticiens traditionnels, qui vendent 2,5 à 3 fois trop cher." Bref, il veut reproduire l'" effet Free" de son ami Xavier Niel, mais sur le marché de l'optique.

Dans l'enquĂŞte on apprend que...

·       Le marchĂ© de l'optique français (5,7 milliards d'euros en France en 2011, les verres reprĂ©sentant 57% du marchĂ© en 2012) est supĂ©rieur d'environ 35% Ă  ce qu'il devrait ĂŞtre sur la base d'un fonctionnement comparable Ă  celui des pays voisins.

·       Les lunettes coĂ»tent en moyenne 277 euros pour les verres unifocaux, et 591 euros pour les verres progressifs.

·       3% sont pris en charge par l'assurance-maladie, 55% par les mutuelles, 42% par le consommateur.

·       36% des consommateurs se seraient vu proposer des "optimisations de facture", un prix arrangĂ© par un opticien en fonction du remboursement de la mutuelle.

 

En chiffres

Si la vente en ligne d'optique (de 0,1% à 3% actuellement) avait une part de marché de 10%, comme aux États-Unis, les économies annuelles pourraient atteindre 300 millions d'euros pour le consommateur.

 

Article paru dans Le Figaro, 17 septembre 2013.

Le rapport Altermind est disponible ici

Photo Keilidh Ewan 

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