Les organisateurs sont déficitaires

Les organisateurs sont déficitaires

En 2008, les organisateurs de Grands Prix ont perdu 36 millions d’euros et Bernie Ecclestone en a gagné douze fois plus. Cherchez l’erreur…

 

Mais comment voulez-vous qu’ils s’en sortent ! « Ils » ? Les organisateurs de Grands Prix pardi ! À l’heure où les promoteurs du GP de Belgique se démènent pour tenter d’attirer le client (voir ci-dessous), mais aussi à celle où les organisateurs du tout prochain GP d’Espagne constatent un retard de vente de quelque 15.000 places par rapport à l’an dernier, une récente étude commanditée par le groupe Lagardère Sports, candidat à la future organisation du GP de France, et réalisée par le cabinet de conseil Altermind (1), a disséqué le « système Ecclestone ». Les chiffres qui apparaissent dans cette étude menée par l’économiste Valentin Petkantchin (2) donnent le tournis. Pensez donc : avec un budget annuel supérieur aux… 2 milliards d’euros engagés par les dix écuries inscrites, ou des bénéfices supérieurs à 440 millions d’euros pour les sociétés de Bernie Ecclestone, il y a de quoi chavirer. Ou pour certains… de couler !

D’emblée, le chiffre qui concerne plus spécifiquement les organisateurs d’épreuves est édifiant : en 2008, Bernie Ecclestone a glané auprès d’eux 274,4 millions d’euros en guise de « frais de plateau » afin d’acheminer le F1 Circus en 18 lieux différents. Et les organisateurs de ces 18 Grands Prix n’ont glané que 197,2 millions d’euros au travers de leur billetterie, leur (quasi) seule source de revenus. Même si l’on y ajoute les cacahuètes que Mister E. leur reverse en dédommagement de la publicité effectuée aux abords de « leurs » circuits (7,5 millions, soit 500.000 euros par épreuve environ) ou du régime particulier dont bénéficient trois organisateurs (Monaco, Canada et Brésil) qui ont pu glaner 33 millions d’euros en négociant « leurs » panneaux publicitaires, cela ne nous fait jamais que 237,7 millions d’euros, soit un déficit structurel de… 36,7 millions d’euros. Mais comment voulez-vous qu’ils s’en sortent !

« C’est parfaitement impossible dans le cadre du système actuel, confirme Valentin Petkantchin (38 ans), qui a tenté de percer les mystères d’un business modèle particulièrement obscur. Et la chose est d’autant plus étonnante que la F1 en elle-même est un produit très rentable, mais tout le monde n’en profite pas de la même manière… »

Trois ingrédients majeurs sont nécessaires à l’organisation d’un tel spectacle : un chef d’orchestre, des acteurs et des « théâtres ». Le chef d’orchestre gagne largement sa vie, on l’a vu ; les écuries engagent un milliard d’euros environ, mais génèrent à peu près le même montant (sponsoring, prize money, etc.) ; reste les organisateurs, contraints de travailler dans un carcan qui ne leur laisse quasi pour seule possibilité que de couvrir leurs frais au travers de la billetterie. Alors qu’ils ne sont intéressés ni aux droits télé (258,4 millions d’euros), ni aux publicités déployées autour de la piste (83,3 millions d’euros), ni même aux recettes du VIP Paddock Club (102 millions d’euros), toujours installé aux meilleurs endroits du circuit, de leur circuit !

« Cette absence structurelle de rentabilité explique qu’appel est fait de plus en plus souvent aux fonds publics, surtout en Europe, poursuit Valentin Petkantchin. Le GP du Canada était quasi un des derniers à être organisé par une structure privée. On sait le cas qu’en a fait Bernie Ecclestone, même s’il s’agit d’une des épreuves les plus suivies sur place et à la télévision. Cette réaction s’explique par l’offre de plus en plus grande qui s’est créée en Asie et au Moyen-Orient, où les projets sont très fortement, voire intégralement subventionnés par les gouvernements locaux. »

Corollaire à cet état de fait qui s’est fortement développé à l’aube du Troisième millénaire : « Une “bulle” qui s’est formée autour des forfaits de plateau, constate notre interlocuteur. En 2008, les frais de plateau étaient pour la première fois supérieurs aux droits télé glanés pour ce spectacle ! Une aberration. À terme, on voit très bien que cette bulle pourrait faire peser un risque considérable sur l’ensemble de l’économie de la F1 en étouffant le marché historique européen et en la rendant dépendante de la bonne volonté de gouvernants qui, pour toute une série de raisons, peuvent décider du jour au lendemain de passer à autre chose… »

Face à ce constat, les initiateurs de cette étude suggèrent quatre recommandations : 1) réduire, voire carrément supprimer les droits de plateau ; 2) verser une partie des droits télé aux circuits ; 3) ristourner une plus grande partie de l’argent récolté via les publicités déployées autour des circuits ; 4) ristourner une partie des revenus générés dans le cadre du Paddock Club.

On devine déjà le large sourire entendu qui a dû se dessiner sur le visage de Bernie Ecclestone face à ces recommandations qui apparaissent à la fois tellement fondées et… naïves. Alors, pourquoi ne pas imaginer voir les organisateurs de Grands Prix se réunir afin de tenter de faire pression sur le grand argentier de la F1 ?

« Impossible, intervient André Maes, l’organisateur du GP de Belgique. D’abord, il n’y a pas deux organisateurs qui montent leur épreuve dans les mêmes conditions (NDLR : prix du plateau, conditions générales, etc.). Difficile dès lors de parler d’une seule voix. Et puis aujourd’hui encore, il faut savoir que nous sommes confrontés à des pays qui sont prêts à dépenser au moins 10 millions d’euros de plus que nous pour obtenir une date. Difficile dans ces conditions de faire pression sur quoi que ce soit… »

Selon André Maes, alors que l’Inde et la Corée du Sud sont d’ores et déjà assurés d’organiser leur épreuve dans les trois ans à venir au plus tard, la Bulgarie et la Grèce trépignent en attendant leur tour. Comme quoi, le business modèle mis au point par Bernie Ecclestone a beau sembler « particulier », tant que les « maillons faibles » continueront à se presser à sa porte, en quoi devrait-il changer quoi que ce soit ?

Article publié dans Le Soir, 28 avril 2009, LIEN

Photo : Alex Holyoakeay

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