Le monopole des GAFA accusé de tous les maux

Le monopole des GAFA accusé de tous les maux

Dans une tribune au « Monde », Erwan le Noan constate que, pour certains économistes américains, la nécessité de recourir à une régulation ­antitrust contre les grandes plates-formes numériques n’a rien d’une évidence.

Tribune. A échéance régulière dans l’histoire du capitalisme moderne, le débat public s’est inquiété de l’émergence d’entreprises puissantes, dont le succès a accompagné le développement de nouvelles technologies, bouleversé les équilibres antérieurs, renouvelé les pratiques commerciales et repensé l’organisation du travail.

Au XIXe siècle, les compagnies de chemin de fer ont ainsi ébranlé l’économie et la société américaines, donnant naissance aux grands groupes industriels hiérarchisés, révolutionnant le commerce (avec la vente à distance, accusée de dévitaliser, déjà, les échoppes rurales) et modifiant les organisations sociales. La concentration nourrissait les débats sur les inégalités et les inquiétudes sur la corruption, qui donnèrent naissance aux lois antitrust.

L’ampleur de la concentration supposée de la puissance économique entre les mains de quelques plates-formes géantes réclamerait à nouveau l’encadrement des marchés. Mais cette concentration est-elle démontrée ?

Une publication du Council of Economic Advisers (CEA) du président Obama avait, en 2016, souligné la concentration progressive de l’économie américaine (« Benefits of Competition and Indicators of Market Power », lien vers PDF en anglais). Selon les économistes Gustavo Grullon, Yelena Larkin et Roni Michaely, « plus de 75 % des secteurs américains ont enregistré une augmentation des niveaux de concentration sur les deux dernières décennies » (« Are US Industries Becoming More Concentrated ? »SSRN, septembre 2017, lien vers PDF en anglais).

Entreprises « superstars »

D’autres travaux considèrent la captation d’une part croissante de la richesse par les plus grandes entreprises comme révélatrice de l’affaiblissement de la concurrence. Jan De Loecker et Jan Eeckhout ont souligné que les taux de marge des entreprises américaines, qui avaient baissé après 1950, augmentaient depuis trente ans, et l’expliquent par un accroissement du pouvoir de marché des opérateurs (« The Rise of Market Power and the Macroeconomic Implications », août 2017, lien vers PDF en anglais).

LA PART DES JEUNES ENTREPRISES DANS L’EMPLOI AUX ÉTATS-UNIS BAISSE DEPUIS 1980

Ce constat rejoint celui de David Autor et de ses coauteurs sur la montée en puissance des entreprises « superstars » (« The Fall of Labor Share and the Rise of Superstar Firms », David Autor, David Dorn, Lawrence F. Katz, Christina Patterson, John Van Reenen, American Economic Review, mai 2017, lien vers PDF en anglais).

D’autres ont lié concentration et faible dynamisme de l’économie : Ryan Decker et ses coauteurs ont montré que la part des jeunes entreprises dans l’emploi aux Etats-Unis baisse depuis 1980 (« The Secular Decline in Business Dynamism in the US », Ryan Decker, John Haltiwanger, Ron Jarmin, Javier Miranda, université du Maryland, juin 2014, lien vers PDF en anglais).

Regain de concentration

Ces travaux convergents sont pourtant beaucoup moins concluants qu’il n’y paraît. Un premier écueil est qu’ils se situent à un niveau très agrégé. Or, comme l’a relevé la commissaire Maureen K. Ohlhausen, de la Federal Trade Commission, « il est difficile d’analyser de façon robuste l’état de la concurrence dans une économie entière » (« Does the US Economy Lack Competition ? », The Criterion Journal on Innovation, 2016, lien vers PDF en anglais).

Carl Shapiro, ancien économiste en chef du ministère de la justice américain, en charge de la politique de concurrence, ajoute à ce sujet qu’il « ne connaît aucun économiste en économie industrielle qui pense qu’ils [ces travaux] soient très instructifs en matière de pouvoir de marché » et critique également leur manque de finesse géographique : une concentration nationale n’est pas incompatible avec une concurrence locale (par exemple dans la distribution) (« Antitrust in a Time of Populism », octobre 2017, à paraître dans International Journal of Industrial Organization, lien vers PDF en anglais).

Une autre limite est que l’évolution décrite n’est pas toujours significative. Lawrence J. White et Jasper Yang observent bien un regain de concentration, mais celle-ci ne va pas « au-delà des niveaux du début des années 1980 » (« What Has Been Happening to Aggregate Concentration in the US Economy in the 21st Century »SSRN, mars 2017, lien vers PDF en anglais).

Emergences d’opérateurs géants

Enfin, et surtout, le débat porte sur les raisons de cette concentration. Pour l’économiste Tyler Cowen, la divergence entre des grandes entreprises surperformantes et les entreprises plus petites s’explique par un processus de sélection lié à la mondialisation : les observations contemporaines seraient biaisées car, dans les secteurs exposés à la concurrence, elles portent sur les « survivants ».

Leur succès est aussi lié aux économies d’échelle dues au numérique : James E. Bessen a montré le lien entre recours à l’informatique et concentration (« Information Technology and Industry Concentration »SSRN, décembre 2017). David Autor et ses coauteurs relèvent d’ailleurs « qu’une relation positive entre productivité et concentration constitue probablement un élément de toute explication sur la concentration croissante ».

PLUS DE CONCENTRATION NE SIGNIFIE PAS TOUJOURS TROP DE CONCENTRATION, NI MOINS DE CONCURRENCE

De plus, si tout confirme l’émergence d’opérateurs géants, ses effets sur la concurrence sont loin d’être clairement établis. Plus de concentration ne signifie pas toujours trop de concentration, ni moins de concurrence. La concentration reste donc un sujet à explorer – notamment hors des Etats-Unis, sur lesquels portent quasi exclusivement les travaux existants. Une fois qu’elle sera démontrée, il restera à comprendre dans quelle mesure elle est le fruit de pratiques anticoncurrentielles privées (abus de position dominante) ou publiques (excès de régulation).

La palette des politiques à mettre en œuvre en sera élargie, avant d’en venir à la régulation du marché : renforcement de la politique de concurrence, libéralisation accrue, etc. Mais il n’est pas certain que le politique ait cette patience, particulièrement dans une époque où prospèrent les populismes qui exigent, comme au XIXe siècle, des réponses immédiates.

Op/Ed paru dans Le Monde du 22 février 2018 -

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