AT&T-Time Warmer : La leçon de réalisme des juges américains

AT&T-Time Warmer : La leçon de réalisme des juges américains

La justice américaine a validé le deal entre AT&T et Times Warner, ce 12 juin. Les juges ont compris que les groupes d'hier ont besoin d'être consolidés face aux nouveaux entrants.

Dès novembre 2017, le président Trump avait déclaré que la concentration entre AT&T, opérateur télécoms, et Time Warner, éditeur de chaînes de télévision (HBO, CNN) et de séries (« Game of Thrones »), n'était « pas bonne ». Ce 12 juin, la justice américaine lui a donné tort en autorisant l'opération sans réserve, infligeant un camouflet à l'administration fédérale.

La décision du juge Richard Leon dans l'affaire AT&T intervient dans un contexte politique spécifique : aux Etats-Unis, un mouvement militant, venu de la gauche, plaide depuis quelques années pour un renforcement interventionniste du droit de la concurrence à l'encontre du « big business » en général et des opérateurs du numérique en particulier.

Cette tendance, parfois qualifiée de « néo-brandésienne » (en référence au juge Louis Brandeis qui défendait un activisme ardent en matière d'antitrust au milieu du XXe siècle) ou de « hipster antitrust » (pour son obsession hostile à l'encontre des Gafa) en appelle, indignée, à une refonte du droit de la concurrence. Elle semble oublier deux éléments majeurs dans son analyse.

Equilibres bouleversés

D'abord, l'environnement concurrentiel est en pleine ébullition. Comme le relève la cour américaine, le secteur des médias est traversé par des « changements tectoniques » induits par Internet : la vidéo par abonnement décline et les revenus publicitaires stagnent.

Ainsi, des concurrents déjà verticalement intégrés sont venus bouleverser les équilibres antérieurs, comme « Netflix, Hulu et Amazon. Ils ont rencontré des succès remarquables en fournissant du contenu de vidéo à la demande abordable directement aux utilisateurs par Internet », tout comme « les géants du Web, Facebook et Google ont développé de nouvelles façons d'utiliser la donnée pour créer des publicités digitales efficaces et lucratives, conçues pour chaque consommateur individuel ».

Un monde s'effondre et les nouveaux entrants sont puissants : à titre d'exemple, Amazon devrait dépenser près de 5 milliards dans les contenus en 2018 et Netflixprès de 8, soit autant que Time Warner en 2017.

Concentration et concurrence

 Ensuite, la concentration, lorsqu'elle est vérifiée, n'est pas nécessairement synonyme de réduction de la concurrence. Dans le secteur des médias, la concentration AT&T-Time Warner est loin d'être isolée : aux Etats-Unis,  Comcast et Disney se battent pour acquérir Fox ; en Europe, la Commission vient d'autoriser le rachat de Sky par Comcast. 

L'effet de ces rapprochements sur la concentration du marché n'est pas évident au premier abord : certes, les acteurs traditionnels se renforcent, mais ils font face à des géants du numérique qui émergent à une vitesse fulgurante. Qui imaginait il y a quelques années qu'Amazon se lancerait dans la production de séries ? Qui connaît Hulu ou  Roku en France ?

Leur influence sur la concurrence est encore moins évidente : la confrontation de quelques mastodontes, offensifs, créatifs et, pour certains, puissamment « disruptifs », pourrait se révéler plus bénéfique au consommateur qu'un marché plus apaisé et atomisé.

Pression inédite

Comme d'autres bouleversements technologiques avant elle, la révolution numérique reconfigure profondément les équilibres concurrentiels et transforme les modèles d'affaires. De nouvelles entreprises, radicalement innovantes, génèrent des chocs d'offre massifs. 

Pour y répondre de façon offensive, les acteurs d'hier doivent mobiliser de nouvelles capacités, ce qui implique souvent leur consolidation. Les uns et les autres sont soumis à une pression inédite qui les oblige à se réinventer sans cesse : certains prédisent ainsi que demain la blockchain aura tout balayé ! 

C'est ce mouvement permanent, qui érode sans cesse les positions acquises, que le juge américain a pris en compte dans sa décision AT&T. C'est celui-là aussi que les autorités européennes doivent bien percevoir quand elles régulent.

Op/Ed paru dans Les Echos du 21 juin 2018

Photo Gertruda Valaseviciuté

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